Contribution

Publié dans Contribution

Identité et universalité dans la pensée philosophique de Senghor, Alpha Amadou Sy, colloque Senghor l’Universel, UCAD 23-26/11/2014

Fév 01, 2015 Hit: 6396 Poster par 
Identité et universalité dans la pensée philosophique de Senghor, Alpha Amadou Sy, colloque Senghor l’Universel, UCAD 23-26/11/2014

COLLOQUE « LEOPOLD SEDAR SENGHOR, L'UNIVERSEL »
UNIVERSITE CHEIKH ANTA DIOP DAKAR, 23/26 NOVEMBRE 2014

IDENTITE ET UNIVERSALITE DANS LA PENSEE PHILOSOPHIQUE DE SENGHOR
Par Alpha Amadou SY
De Léopold Sédar Senghor, il est loisible de retenir sans coup férir le grammairien, le talentueux poète et l'homme politique d'une perspicacité certaine. En revanche, parler de la pensée philosophique de l'enfant de Joal peut être sujet à caution, voire de vives controverses. Pourtant, sans être philosophe de formation, il se donne à lire que, bien des fois, il a fait des incursions remarquables dans cet espace du savoir. Mieux, nous considérons que dans ce domaine, il est allé beaucoup plus loin que maintes philosophes de formation. Loin de circonscrire ses interventions sur la question tant prisée de l'existence ou non de la philosophie africaine, Senghor a eu à taquiner la théorie de la connaissance, matrice du mode de pensée philosophique.
Il est possible d'en être édifié en réalisant que des formules les plus galvaudées telles que l'émotion est négre, la raison hellène, enracinement et ouverture ne fonctionnent pas comme des électrons libres ou des monades. Elles s'insèrent plutôt dans un système de pensée dont la variété des sources d'inspiration lui confère une hétérogénéité qui frise l'éclectisme.
Par rapport à cette configuration théorique, nous vous proposons ici notre lecture de l'approche senghorienne de la problématique de l'universel. Et d'un même mouvement, discuter des apories ou/et des perspectives sur lesquelles débouchent ses réflexions.
I/ L'EQUATION IDENTITAIRE OU LE MOMENT ALLEMAND DE LA PENSEE DE SENGHOR
À l'instar de tous ses contemporains qui ont eu à souffrir dans leur âme de leur exclusion, sur des bases pseudo-scientifiques, de l'univers des civilisés, Léopold Sédar Senghor a été confronté à la nécessité impérieuse d'affirmer son soi, pas personnellement, mais en tant que Nègre. Sous ce rapport, s'il est indéniable qu'il s'est engagé dans cette aventure intellectuelle en s'appropriant résolument les enseignements du philosophe chrétien français Teilhard de Chardin, il reste qu'il a aussi subi une très forte influence des philosophes allemands.
Cette influence résulte de ses trois rencontres décisives, dans la consolidation de sa pensée philosophique, avec les compatriotes de Leo Frobenius. Le premier moment de ce commerce des plus fructueux a eu lieu pendant la guerre. Se souvenant qu'il avait huit ans, le pensionnaire de l'école primaire de Ngasobil, « tenue par la Congrégation des pères du Saint-Esprit qui comptait, parmi ses membres, beaucoup d'Alsaciens » , il confesse : «...Je trouvais, chez les Allemands, comme des échos aux appels que je lançais dans la nuit : comme les expressions expressives des idées et sentiments ineffables qui s'agitaient dans ma tête, dans mon cœur. Je découvrais, chez leurs philosophes, comme une vision, mieux, un sentiment, mieux encore, une saisie en profondeur des choses. »
La seconde rencontre coïncide avec la sortie de l'enfant de Joal de la « première supérieure » du lycée Louis- le- Grand. L'opportunité n'a été que trop belle pour renouer avec les philosophes allemands, « dont la pensée de proue s'exprimait par Léo Frobenius ». Enthousiaste, il saluera en celui-ci, « plus qu'un maître à penser : un réactif, véritablement un levain à découvrir, réveiller, à affermir les « énergies dormantes » de l'Homme noir ». Tout laisse croire que, aux yeux de Léopold Sédar Senghor, l'auteur d'Histoire de la civilisation africaine et le Destin des civilisations, était celui qui, de l'extérieur, avait donné aux Noirs, la conscience de leur être dans le monde.
Pour ainsi dire, ce cycle de contact sera clos en 1942, année correspondant à sa réforme et sa démobilisation. Le Sénégalais se réapproprie à nouveau la philosophie allemande à travers notamment les systèmes de Marx, Hegel, et Martin Heidegger. Par ce dernier commerce, il a été édifié sur le fait que, par-delà les profondes divergences dans leurs orientations philosophiques, les philosophes allemands sont mus par ce Wirklihkeitsinn qui fait d'eux des êtres métaphysiques. Évidemment, ce sceau du génie allemand qui imprègne « même les penseurs socialistes » ne pouvait guère laisser l'enfant de Joal.
Ce moment allemand, quoique souvent minoré, n'en est pas une phase remarquable dans la constitution de la pensée philosophique de Senghor. Il révèle un Africain à la croisée d'au moins trois courants d'idées. Très jeune, mais déjà bien ancré dans la culture de son terroir d'origine, Senghor subit l'influence des penseurs allemands qui lui permettent d'assurer la passerelle entre le Négre en soi le Négre pour soi. Certes, cette formulation, elle-même, fait penser à Hegel et à Marx mais renvoie davantage à l'héritage théorique puisé chez le philosophe français, Jean Paul Sartre.
Le Sérère, instruit par ce contact avec l'Autre, confesse : « La captivité m'avait marqué, nous avait marqués. Elle nous avait d'abord rendus plus réservés, parce que plus mûrs, à l'égard des Allemands ; elle n'avait pu nous détourner des visions splendides ouvertes en leur royaume de transparence : en notre « Royaume d'enfance » . Par cette rencontre, il en vient à ce moment faible du dialogue des cultures qu'est la reconnaissance de la différence culturelle.
Il est légitime de considérer que, à partir de cet instant, le souci majeur de Senghor est de s'affirmer comme être-pour-soi afin de se mettre dans les meilleures conditions de commercer avec l'Autre. Mais, là encore autant c'est par un Allemand, en l'occurrence Frobenius, qu'il prend conscience de son être au monde, autant c'est par un compatriote de l'auteur de l'Histoire de la civilisation africaine et le Destin des civilisations qu'il réalise l'urgence d'aller vers l'Autre : « En ouvrant à la Négritude une porte vers les frères, les autres hommes, le professeur Jensen nous invite à « la convergence panhumaine », chère à Teilhard de Chardin. D'une négritude de ghetto, il nous aide à faire une « négritude ouverte ». Nous devons, à l'humaniste du XXième , ce modeste hommage. » ».
Dès lors, le chantier théorique de Senghor prend forme et gagne en consistance par une réflexion soutenue sur le rapport identité et universalité. Loin d'être vierge de toute connaissance, il réalise que sa rencontre avec la philosophie allemande fait date en tant qu'elle recoupe merveilleusement avec les traditions cosmogoniques qui ont bercé son enfance.
Sur la base de ces convergences théoriques, il s'efforce de se constituer en tant que soi, condition pour se situer par rapport à l'Autre : « Le Négro-africain ne voit pas l'objet, il le sent. C'est un de ces vers du troisième jour, un pur champ de sensation. C'est dans sa subjectivité, du haut de ses organes sensoriels, qu'il découvre l'Autre. Voilà donc le Négro-africain qui sympathise et s'identifie, qui meurt à soi pour renaitre dans l'Autre... Sujet et objet sont ici dialectiquement confrontés dans l'acte même de la connaissance, qui est acte d'amour » .
Cette approche théorique trouve sa formulation algébrique dans ce propos : « L'émotion est négre, la raison est Hélène ». Il se donne à lire que, loin d'être une formule aux allures d'un électron libre, il s'insère dans un corps théorique systématiquement élaboré.
Évidemment, l'affirmation identitaire est incontournable dans la dialectique de l'altérité. Cependant, son hypertrophie déleste l'analyse de cette lucidité que requiert l'articulation judicieuse entre le particulier et l'universel. Très précisément, de l'affirmation de l'être du Négre à partir du sensualisme résultent deux travers des plus fâcheux. Il s'agit, d'abord, du recours au dualisme dont le bien fondé philosophique est sujet à caution. Dans quelle mesure est-il pertinent de séparer mécaniquement, chez l'Homme, ce qui est émotion de ce qui est raison ? Est-il pertinent de distribuer, sur la base de cette distinction, le rôle et la place d'une catégorie d'humains dans le procès cognitif ?
Senghor, en éludant ces questions décisives, reprend à son compte le dualisme non sans lui administrer une forte dose d'ethnocentrisme. Pire, la théorie sensualiste, poussée jusqu'à ses ultimes conséquences, rejoint la thèse primitiviste prêtée aux Noirs par des idéologues de la domination de la trempe de Lévy-Bruhl.
Toutefois, Senghor, dont l'intellectualité - et le sens critique qui va avec- est rarement prise à défaut, est attentif aux moindres pulsions des idées. Plus prosaïquement, il est au courant des objections parfois virulentes formulées par ses critiques africains au nombre desquels le Camerounais Marcien Towa, le Béninois Stalinas Adotevi, le Nigérian Wole Soyinka et des intellectuels d'obédience marxiste .
Crédité d'une courtoisie exquise, il n'hésitera pas néanmoins à recourir, chaque fois que de besoin, à la polémique pour confondre ses contradicteurs. Ainsi, reprochera-t-il à ses adversaires d'obédience marxiste d'être peu nombreux à avoir lu Marx. Et d'ajouter : parmi les rares qui ont lu Marx peu l'ont compris !
Cependant, cette confrontation intellectuelle, dans le contexte de ce qui a été appelé la nouvelle épistémologie, ne sera sans doute pas étrangère à sa volonté d'extirper l'ethnocentrisme de son approche identitaire. Et cette perspective, en plus des conséquences liées à la révolution einsteinienne et aux travaux du philosophe français Henry Bergson, il la doit encore une fois à un Allemand, Adolphe Ellegaud Jensen, pour ne pas le nommer : « L'un des plus grands mérites du professeur Jensen est d'avoir démontré que, contrairement à la fameuse thèse de Lévy-Bruhl, la « mentalité primitive » ne se différenciait pas de la mentalité « moderne », qu'elle était tout aussi cohérente parce que douée de raison. Mais raison intuitive, circulaire, non linéaire ».

II/ UNE UNIVERSALITE PIEGEE PAR LE PARTICULARISME

Tout en maintenant comme point de mire l'universel, Senghor tente laborieusement de résoudre la question du singulier, en l'occurrence, ici, l'identité négre. Certes, il élague à la fois le manichéisme et l'ethnocentrisme mais a visiblement du mal à s'extirper du dualisme. Aussi écrit-il, contre les adversaires de la négritude qui se réclament de Marx : « Mais comment savoir ce que j'ai voulu dire en isolant une phrase de son contexte ? Car c'est l'évidence qu'ici, « émotion » signifie « raison intuitive », comme le mot soul chez les Négro-américains, et « raison », la raison européenne, « discursive ». Que celle-ci ne soit pas supérieure à celle-là, je n'en veux pour preuve que le triomphe de la nouvelle épistémologie. »
Il est clair que Senghor s'efforce de se soustraire à la critique en opérant subrepticement un glissement. D'une infériorité supposée de l'émotion, il cherche à établir un statut d'égale dignité entre l'intuition et la discursion.
Au demeurant, ce souci de l'équilibre ne résiste pas face à la séduction qu'exercent sur le Sérère, à la fois, certaines écoles philosophiques et les conséquences philosophiques inscrites dans les nouvelles révolutions scientifiques. Il finit par inverser le rapport premier en conférant la supériorité de l'émotion sur la raison.
Concernant les systèmes philosophiques ayant prospéré en Occident, il cite précisément Aristote, Platon et Descartes dont la particularité est d'avoir « mis, la raison intuitive au-dessus de la discursive ». Il n'est pas superflu de faire observer que cet argument porte la marque indélébile du philosophe français, Henri Bergson. Pour en établir la filiation, il suffit de considérer cette référence qui fixe bien des repères : « C'est en cette année 1889, en effet, que le philosophe français publia sa première grande œuvre, l'Essai sur les données immédiates de la conscience... Bergson, remontant jusqu'aux sources spirituelles de la philosophie grecque à la theoria, a redonné sa place à la raison intuitive comme c'était le cas en Egypte, en Afrique, où l'avait trouvée Platon » .
Sans revenir ici sur les grandes questions soulevées par Bergson dans ce livre , nous faisons observer que Senghor étend la notion d'émotion jusqu' à y intégrer la « raison pure ». La conséquence immédiate qui s'inscrit dans cette nouvelle approche est sa proximité avec de l'une des thèses cardinales du célèbre égyptologue, son compatriote Cheikh Anta Diop. Cependant, le poète-philosophe sénégalais se garde bien de franchir le rubicond consistant à soutenir que cette Égypte où Platon avait trouvé la raison intuitive était majoritairement habitée par des Noirs.
Quant aux nouvelles épistémologies, Senghor considère qu'elles ont offert des matériaux de qualité en faveur du dépassement, opéré par Pierre Teilhard de Chardin, du vieux dualisme des philosophes et des savants. Mieux, elles auraient sonné le glas de cette bonne vielle querelle au sujet de la question de l'antériorité de la matière par rapport à l'esprit. Effectivement, poursuit Senghor, suite aux investigations du monde subatomique, les sciences ont fini de convaincre que « l'étoffe de l'univers n'est pas composée de deux, mais d'une seule réalité sous forme de deux phénomènes, qu'il n' y a pas la matière et l'énergie, pas même la matière et l'esprit, mais l'esprit-matière comme il y a l'espace-temps. »
Ce n'est pas tout. Les nouvelles épistémologies, en tant « qu'elles semblent annoncer une victoire de la raison étreinte du Négro-africain sur la raison-œil du blanc européen »(106), Senghor les considère désormais comme le point d'articulation « entre la Négritude et les courants de la pensée contemporaine ».
Il se donne à lire que le philosophe sénégalais est parfaitement au fait du débat essentiel qui a surgi – ou plutôt ressurgi - suite aux révolutions qui ont secoué l'espace des sciences physiques et mathématiques contemporaines. Comme indiqué dans Africanisme et théorie du projet social , il a choisi son camp en estimant, à la suite de P. T. de Chardin, de Gaeton Picon, que l'avènement de l'énergie consacre la victoire de l'idéalisme philosophique sur le matérialisme. Mais, l'essentiel de notre réflexion ne porte pas sur cet aspect des investigations philosophiques de Senghor.
L'intérêt se trouve plutôt dans la conséquence théorique que Senghor est en droit de tirer de cette nouvelle donne. Si, effectivement, certaines écoles philosophiques- et pas des moindres- tout comme les nouvelles épistémologies portent en triomphe la raison intuitive, où réside désormais l'identité négre ? L'émotion cesse d'être négre pour devenir universelle dés l'instant où la race de Senghor l'a en partage avec les Allemands avec les Wirklihkeitsinn, et les plus grands philosophes et hommes de sciences de l'Occident.
En fait, le goulot d'étranglement dans la pensée de Senghor est à circonscrire dans cette difficulté à se faire une idée correcte de cette dialectique entre objectivité et subjectivité qui structure densément l'Homme. Ainsi, l'émotion et la raison, quoique devant être différenciés, n'en constituent pas moins deux versants de la même et unique réalité humaine. L'esprit positif ne peut restituer à l'homme toute sa complexité qu'en intégrant l'unité de cette diversité. Et paradoxalement c'est le matérialiste Marx, dont il affectionne la fréquentation, qui a insisté sur la nécessité de prendre en compte la dimension sensible comme donnée objective : « Le principal défaut, jusqu'ici, du matérialisme de tous les philosophes – y compris celui de Feuerbach est que l'objet, la réalité, le monde sensible n'y sont saisis que sous la forme d'objet ou d'intuition, mais non en tant qu'activité humaine concrète, en tant que pratique, de façon non subjective. »
Emmanuel Kant, qui confesse être redevable à David Hume de l'avoir réveillé de son long sommeil dogmatique, avait déjà insisté sur la subjectivité transcendantale. Marx, en bon disciple de Hegel, rectifie les philosophes de son propre courant en mettant l'accent sur la subjectivité comme dimension irréductible de la réalité humaine. Et Senghor, qui s'est évertué à relire Marx pour adapter le socialisme aux réalités africaines, n'ignore sans doute pas l'effort fourni par le théoricien allemand pour intégrer la passion, l'émotion et l'imaginaire comme phénomènes structurant de l'humaine condition .
Mieux, si l'homme est un animal plus c'est dans la mesure où, en fonction des réalités historiques, il met à profit cette subjectivité. Celle-ci est effectivement la source de l'esprit critique par lequel, l'être humain s'investit dans l'intelligence du réel, se dote d'institutions politiques viables et laisse éclore sa créativité. D'un même mouvement, il crée la littérature et les différents arts, la tragédie et la comédie afin de satisfaire ce désir inhérent à l'humain, à savoir donner libre cours à sa capacité de s'émouvoir. Sous ce rapport, pas plus que la raison n'est hellène, l'intuition n'est nègre ; l'une et l'autre sont de l'ordre de l'universel.
Et l'Histoire mondiale demeure le laboratoire d'expérimentation de cette dialectique en question. En répondant aux défis de l'existence, les peuples, selon des modalités spécifiques, sont amenés à développer à la fois l'émotion et la raison. Hegel l'exprimait à sa manière en montrant comment les individus historiques réalisaient, dans l'euphorie et la passion, les exigences du Weltgeist. Commentant cette longue et complexe chaîne historique, dont chaque rupture n'est que forme transitoire, Marx dit que tout se passe comme si chaque génération venait se hisser sur les épaules de la précédente.
Sous ce rapport, les différences entre les peuples et les races restent dans l'ordre du spécifique sans jamais verser sur le particularisme dont Senghor a du mal à se défaire. La singularité, aussi complexe soit-elle, ne saurait exclure de l'Universel. Et penser l'universel, c'est intégrer dans une même dynamique des individus et peuples dont la différence réside dans les contours historiques qu'épousent leurs réponses aux questions de survie et de développement.

III/ LE VILLAGE PLANETAIRE COMME ANTINOMIQUE A LA CIVILISATION DE L'UNIVERSEL

La mondialisation, dont les jalons ont été posés depuis les premiers moments du commerce atlantique, a pris un nouveau visage avec l'apport sans commune mesure des technologies de l'information et de la communication. En associant, dans le même mouvement célérité, précision, massivité et simultanéité dans le traitement de l'information, l'homme a fini de circonscrire un nouveau cadre spatio-temporel en permettant à tous les locataires de la planète de partager, en temps réel, les mêmes événements et vivre les mêmes émotions. En a résulté cette vidéosphère qui a inspiré à Mac Luhan la dénomination de Village planétaire. Et des esprits assez généreux ont cru pouvoir considérer ce village aux contours si attractifs comme la consécration du rêve senghorien de la Civilisation de l'Universel.
Nul doute que l'espoir était permis de voir « la communication de masse à l'ère des satellites offrir à tous les peuples la possibilité de vivre simultanément les mêmes événements, d'échanger des informations continues, de mieux se comprendre les uns et les autres au-delà de leurs spécificités, de s'apprécier au travers de leurs différences ».
Mais cette utopie, qui a alimenté le combat des militants du Nouvel Ordre mondial de l'Information et de la Communication, dont les figures de proue ont été Amadou Makhtar Mbow et Sean Mac Bride, n'a pas résisté à la loi implacable du marché. Le système économique dominant, dont Senghor n'avait cessé de dénoncer la détérioration des termes de l'échange, s'est consolidé en élargissant la fracture Nord-Sud non sans transformer les technologies de l'information en « nouveaux instruments de pouvoir ».
Ce triomphe de la froide logique du marché, loin de promouvoir l'harmonie des particularités, a favorisé l'exercice de l'hégémonie d'un singulier en l'occurrence les États-Unis. Registre Debray a mis en évidence cette mutation : « Plus le monde s'homogénéise, plus il se balkanise. C'est vrai que la vidéosphère a produit ce que Mac Luhan appelait, un peu vite, le «Village planétaire », c'est-à-dire un espace de circulation des images et des objets. Cet espace, soit disant planétaire, est, fondamentalement américain ; car il planétarise le mode de vie et de pensée nord-américain, c'est donc une fausse mondialisation sans échanges ni réciprocité.»
Cette configuration résulte, sous bien des rapports, de l'effondrement du Mur de Berlin. Le bouleversement de l'ordre géopolitique, issu de Yalta 1945, n' a pas, loin s'en faut, inauguré une ère de prospérité et de liberté. L'empire soviétique s'est disloqué non sans faire naître, comme des champignons après la pluie, des mouvements politiques aux accents ethnicistes et religieux que l'on croyait d'un autre âge.
De la réforme du système politique portée par Mikhaïl Gorbatchev, sous la bannière de la Glasnost (Transparence) et de la Perestroïka (Restructuration) résultèrent des effets collatéraux dont le moindre n'a sans doute pas été l'éveil des sentiments nationalistes. Ceux-ci, poussés jusqu'à leurs ultimes conséquences, débouchèrent sur l'indépendance d'une quinzaine de pays.
Quant aux Américains, ils ont continué, de plus belle, leurs expéditions militaires en prenant toutefois le soin de leur trouver un prétexte dans l'air du temps : la démocratisation. Ainsi, s'ouvrit la Seconde guerre du Golf sur fond de convoitise des champs pétrolifères. Cette invasion par les tanks, au nom des principes des droits de l'homme, a été d'autant plus renversante qu'elle s'est opéré par la collaboration des monarchies de la région et au mépris affiché des recommandations des Nations-Unies. Aussi écrivions-nous : « La spoliation des champs pétrolifères de l'Irak participe de la logique de la « gun-culture » , que vient renforcer la théologie nouvelle de Georges Bush qui prêche dans les canons de l'Evangile. »
Dans cette dynamique l'Empire du mal, constitué par les États dits voyous, au nombre desquels la Corée du Nord, l'Iran, la Syrie et l'Irak, est indexé comme la principale cible.
Il en résulte un terrorisme d'État qui a pour théâtre toutes les régions du globe, riches en pétrole et/ou d'un enjeu géopolitique certain. La réaction se déclinera par l'internationalisation d'une révolte qui se singularise par son appropriation de paradigmes religieux. Cette forme de révolte à l'hégémonisme américain se convertit en terrorisme de masse dont les victimes sont d'autant plus innocentes qu'elles ne sont en général ni responsables encore moins coupables d'une quelconque forfaiture.
Au demeurant, outre bien d'autres facteurs, cette gestion catastrophique des États-Unis sous les mandats traumatisants de la famille Bush, contribuera à l'élection Barack Obama. Aussi héritera t-il d'une Amérique, belliqueuse, malade de son économie, de ses finances, des contre-performances de son armée et même de sa démocratie.
Dans ce contexte, l'Afrique continue de faire les frais d'une unité planétaire conçue à partir de la logique du marché. Cette froide subordination explique ce paradoxe : les richesses agricoles, minérales, halieutiques et humaines du continent sont inversement proportionnelles au terrible état de dénuement de ses populations. La misère dominante et l'absence d'horizon pour sa frange la plus importante et la plus vulnérable à savoir sa jeunesse, concourent à faire de l'Afrique l'espace de prédilection des idéologues les plus obscurantistes, des chasseurs de prime et aventuriers de tout acabit.
En tout état de cause, dans ce climat délétère où l'insécurité est la norme, et la terreur, le quotidien, le village planétaire est sans doute tout sauf la consécration de cette Civilisation de l'Universel tant chantée par Senghor. Le rendez-vous du donner et du recevoir, qui se concrétise rigoureusement par la possibilité de chaque peuple d'exprimer et partager toutes ses richesses avec une égale dignité, est hypothéqué par la mainmise à outrance d'un singulier qui se soumet les autres singuliers.

Il est peu de dire que la pensée de L S Senghor est riche et variée. Tout un chacun, peut, en toute légitimité, formuler des réserves, et même des objections sur la totalité ou sur tel ou tel aspect de sa doctrine. Au demeurant, le progrès de la science est indissociable de cette exigence critique. Cependant, il nous semble important de retenir une double préoccupation qui du reste atteste de la fraîcheur de sa pensée. Il s'agit d'abord du souci de penser le réel dans sa totalité. Cette perspective trouve toute sa fécondité dans la démarche interdisciplinaire qui la soustend . Celle-ci a l'avantage de s'inscrire en faux contre la spécialisation à outrance qui interdit de cerner le Vrai comme le Tout et le Tout comme synthèse de multiples déterminations, donc unité de la diversité . Cette perspective, densément présente dans l'œuvre de Senghor, mérite d'être actualisée au regard du risque du triomphe tout azimut de la pédagogie de l'entrée par les compétences, solidaire d'un souci utilitariste qui déleste l'esprit scientifique des sens de la créativité et de l'innovation.
Il s'y ajoute cette autre préoccupation relevant de l'idée d'une civilisation de l'Universel. On le sait : l'homme qui est aussi, selon la formulation heideggérienne, un « Être des lointains », ne peut renoncer au Projet sous peine de rester river au « ici et maintenant ». Il est Projet parce que, précisément, par la mémoire, il joue sur le temps moyennant l'articulation du passé, du présent et de l'avenir. Aussi, le monde aussi pâlissant puisse- t-il paraître, tant que l'homme pense, il y identifie toujours les signes avant- coureurs des lendemains enchantants. Et cette projection que nourrit l'imaginaire des peuples et des individus historiques, en dépit des fantasmes qui peuvent les envelopper, trouve sa fécondité dans la légitimation du combat des hommes pour toujours plus de pain et plus de liberté. Partant, si l'utopie a joué un rôle important dans les grands tournants historiques, c'est dans la mesure où elle confère aux peuples cette foi et cette passion sans lesquelles rien de grand ne s'accomplit. Sous ce rapport, la critique de Senghor ne saurait déboucher sur un enterrement de premier plan du rêve dont il est porteur.
Du reste, le fait que les hommes, sous tous les cieux, en dépit des turbulences et des impératifs de survie de l'heure, se retrouvent peu ou prou dans ce même idéal de liberté qui a l'âge de l'humanité, donne des raisons de ne pas déchanter de la possibilité de faire triompher cette philosophie généreuse, selon laquelle la liberté de Ego est impensable sans celle d'Alter !

BIBILOGRAPHIE
Adotevi, Stalinas, Négritude et négrologues, Paris, UGE/PLON,‎ 1970 et réédité à Le Castor Astral, 2008 ;
Marx, Karl, Thèses sur Feuerbach, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1845/00/kmfe18450001.htm#sdfootnote84sym ;
Mbow, Amadou Moctar « Voix multiples, un seul monde », UNESCO, NEA, 1980 ;
Ndiaye Mamadou Ablaye et Sy, Alpha Amadou ;
- Africanisme et théorie du projet social, Paris, Editions l'Harmattan, Collection Sociétés africaines et diaspora »,, janvier 2001, 320 pages,
- L'Afrique face au défi de la modernité (La quête d'identité et la mondialité), Dakar, Editions Panafrika/Silex/Nouvelles du Sud ;
- « L'obamania à l'épreuve de la realpolitik », Sud Quotidien du 25 novembre 2008 ;
- « Senghor, un trait fort parfum d'Occident », Démocraties (mensuel dakarois) N°15, Octobre-Novembre 1996 ;
Towa, Marcien, Négritude et Servitude, Yaoundé, éditions Clé,
Senghor, Léopold Sédar :
- Ce que je crois, Paris, Grasset, 1988,
- « Eléments constitutifs d'une civilisation d'inspiration négro-africaine », Présence Africaine, Paris, N° Spécial Tome I, 1956 ;
- Liberté 3, Négritude et civilisation de l'Universel, Paris, édition du Seuil 1977 :

Ziegler, Jean et Debray, Registre, Il s'agit de ne pas se rendre, édition Arléas, 1994.

Lu 6396 fois
Évaluer cet élément
(0 Votes)

AUDIO

Epouses africaines
  https://youtu.be/bbus9GJ3OxA Ces femmes qui refusent de participer au budget familial ...
Rentrée Scolaire :
  VOICI LE LIEN https://youtu.be/V7rGqslDhOA ...
La chronique de Pape
https://www.youtube.com/watch?v=fAvdWQuvIqc   https://www.youtube.com/watch?v=fAvdWQuvIqc ...
A nos sœurs et frères-Ne
  https://youtu.be/hrqEGnjyNMk Pensez aux images sui tournent sur les réseaux sociaux ; ...

Video galleries

logotwitterFacebook